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L'utopie a-t-elle désarmé ?

Par Xavier de la Vega

Jorge Castañeda s'est fixé dans « La Utopía desarmada » (1) un objectif des plus ambitieux : faire le bilan d'un siècle de gauche en Amérique latine et tirer les leçons de ses victoires, de ses changements de cap, de ses erreurs et de ses tragédies. Il s'agit, au terme de ce long périple de refonder un projet, reformuler une stratégie, pour que le vent de la transformation sociale puisse à nouveau souffler sur les terres latino-américaines.

L'auteur retrace à grands coups de pinceau l'évolution de cette gauche -- ou plutôt de ces gauches --, de sa naissance avec les partis communistes et les régimes populistes à la rupture introduite par la révolution cubaine ; de la prolifération de groupes armés d'influence castriste à la seconde vague des mouvements révolutionnaires, la victoire des sandinistes, les succès du FMLN et du M-19 ; l'émergence enfin de grands mouvements sociaux-démocrates, portés par l'effervescence des organisations populaires. Vaste rétrospective, alimentée d'un foisonnement d'informations et d'anecdotes, ce livre est aussi une chronique des engouements, des passions et des illusions perdues.

En examinant les différentes composantes de cette gauche polymorphe, Castañeda en dégage les traits distinctifs, autant de jalons qui traduisent l'évolution des pensées et des stratégies. C'est notamment le cas lorsqu'il décrit l'évolution des mouvements armés. L'auteur retrace les innovations stratégiques et les configurations socio-politiques qui devaient conduire au succès de certains des mouvements révolutionnaires de la deuxième vague.

Ce livre dont le titre a, aux premières heures de 1994, soudain semblé cruellement anachronique, s'est sans le savoir paré contre l'ironie facile. La recherche d'appuis au sein des communautés indigènes par l'Armée de guérilla des pauvres (EGP) guatémaltèque, le rôle déterminant de l'Eglise et de l'association de la lutte armée et de la lutte pacifique pour le FMLN, la constitution de réseaux diplomatiques, la recherche d'appuis dans les pays occidentaux et le soucis du M-19 colombien de situer, par l'exaltation des symboles patriotiques, son origine dans l'histoire nationale : autant de traits mis en valeur par Castañeda et que l'on retrouve dans la stratégie de l'EZLN.

L'heure n'est cependant plus, pour Castañeda, celle de la lutte armée.

La social-démocratie, l'impératif démocratique, la priorité de la voie électorale, l'intervention renouvelée de l'Etat dans l'économie, constituent désormais l'horizon indépassable des mouvements de gauche latino-américains selon Castañeda. Une social-démocratie qui n'a gouverné que pendant de rares épisodes dans le sous-continent, et dont l'auteur analyse avec beaucoup de finesse les difficultés ainsi que les dilemmes.

Ainsi, ce que Castañeda qualifie de dilemmes majeurs de la gauche latino-américaine : lui faut-il participer à des élections souvent outrageusement manipulées par les régimes en place, ou doit-elle tenter de conquérir le pouvoir par d'autres moyens ? A-t-elle intérêt à tenter de dégager un consensus au prix de concessions importantes ou doit-elle plutôt continuer à lutter pour un changement radical avec l'appui d'une partie seulement de la population ?

Mais il est temps, nous dit Castañeda, pour cette gauche, descendue des montagnes ou émergeant des barrios, de faire le bilan de ses mésaventures passées, de reconstituer ces forces et d'embrasser un projet et une stratégie porteurs d'avenir.Car hier, aujourd'hui ou demain, elle est incontournable.

Le moment est d'autant plus opportun que la gauche dispose d'appuis sans précédent au sein de mouvements populaires de plus en plus organisés. Des organisations autogestionnaires jalouses de leur indépendance et qui se méfient des récupérations politiciennes.Il est indispensable, insiste Castañeda, pour les partis sociaux-démocrates d'instaurer des processus démocratiques en leur sein et de mettre fin à leurs tendances centralisatrices. La gauche doit résolument placer sa lutte sous la bannière de la démocratie.

Il s'agit en premier lieu de construire un pont entre la démocratie représentative et la « société civile », entre la « gauche politique » et la « gauche sociale ».Cette dernière doit, selon l'auteur, «transcender ses origines et ses formes de lutte essentiellements sociales pour intégrer la sphère politique ». La démocratie municipale, dans le contexte de démocratisation en cours en Amérique latine, constitue le lieu privilégié de cette jonction.

L'impératif démocratique

Il s'agit par ailleurs d'opter de façon décisive pour la voix électorale, et d'en accepter les règles qu'elles que soient leur conséquences. Castañeda exprime parfaitement la conclusion à laquelle est parvenue une grande partie de la gauche latino-américaine : il est nécessaire de transcender la traditionnelle opposition entre «démocratie politique, garantissant les libertés individuelles » versus «l'extension de la démocratie aux sphères économique et sociales », en adoptant une troisième attitude. Lutter pour des réformes profondes de la propre sphère politique constitue une étape déterminante pour que la démocratie puisse être étendue aux autres domaines de la société. Il est impératif de contraindre l'Etat dans son ensemble à rendre des comptes. Il s'agit là d'un pas essentiel pour impulser une véritable réforme de l'Etat. Celle-ci ne consiste pas à réduire ou augmenter les dimensions de ce dernier, ni nécessairement à le désengager de certaines de ses activités. Comme on a pu le voir au Mexique, les privatisations n'ont en aucune façon mis fin à la corruption ni à l'« inefficacité » qui régnaient dans les entreprises publiques. L'enjeu est avant tout politique. Il s'agit d'instaurer un véritable Etat de droit, établissant l'indépendance des pouvoirs législatif et judiciaire, et d'introduire ainsi de véritables mécanismes démocratiques dans les rouages de l'Etat permettant un contrôle citoyen.

Il est plus généralement urgent de rompre avec le modèle néolibéral et d'engager les sociétés latino-américaines sur la voie d'un mode de développement alternatif.

L'introuvable alternative

On souscrit aisément aux arguments de Castañeda quant à l'existence d'une alternative au modèle néolibéral, illustré par l'expérience du Japon, de la Corée du Sud et d'autres pays d'Asie du Sud-Est. Un interventionnisme renouvelé, s'attachant à stimuler et à coordonner la production industrielle, constitue une composante essentielle et sans doute viable d'une alternative au modèle néo-libéral.

On le suit plus prudemment quant il souligne les vertus des « social-démocraties» européennes qui ont su préserver, malgré la crise, une certaine cohésion sociale. On s'empressera d'ajouter : jusqu'à quand ? Le vice des arguments de l'auteur dans ce domaine consiste sans doute à rechercher des « modèles » existants et prétendre les transposer aux pays latino-américains. Au sujet des stratégies de promotions des exportations, de nombreux économistes sont sceptiques quant à leur généralisation à l'ensemble des pays en développement, bien que l'intensification des échanges entre les pays du Sud, favorisée par la signature de traités de libre-échange entre ces mêmes pays, soit un signe encourageant. Et en ce qui concerne les pays européens, l'auteur tend à passer sous silence la gravité de la crise qu'ils subissent.

Castañeda, soucieux de ne laisser aucun détail au hasard, propose également des solutions au problème du financement des dépenses sociales qu'il lui semble urgent d'engager. Ses exhortations à une réforme de la fiscalité, à un allégement du poids de la dette, auxquels on souscrit à nouveau, se heurtent cependant à l'obstacle ultime : sans l'avènement d'un accord international concernant la taxation des capitaux et le problème de la dette, il y a peu à en attendre.

L'auteur en est, au demeurant, parfaitement conscient. Si les pays latino-américains ne parviennent pas à trouver le moyen de faire pression ou simplement d'influer sur les décisions de leur grand voisin du Nord, leurs marges de manoeuvre demeureront étroites. Il y a bien le « boomerang de la dette », selon l'expression de Susan George, qui joue à plein pour le Mexique, mais pour les autres...

Castañeda insiste cependant sur le caractère décisif d'une mutation de l'attitude de la gauche vis-à-vis des Etats-Unis : cette dernière a appris à ne plus considérer ce pays comme un monolithe délibérément hostile à tout projet de changement social en Amérique latine, mais comme une société pluraliste munie de rouages démocratiques complexes, qu'elle peut dans certaines circonstances tourner à son avantage. Tant la « société civile » que les partis politiques font désormais campagne au nord du rio Grande, afin de conquérir des appuis et de constituer des groupes de pression agissant pour défendre leurs intérêts. Ainsi l'appui de nombreux parlementaires Démocrates s'est révélé décisif pour que l'Alliance civique mexicaine puisse surveiller sans encombre les élections du 21 août dernier.

L'espoir pour l'Amérique latine réside donc dans la capacité de la gauche à constituer de vastes alliances avec des mouvements et des organisations nord-américaines susceptibles d'influer sur les décisions de la Maison-Blanche. La gauche doit faire de la politique à Washington, sans états d'âme et sans illusions. Il est urgent, insiste Castañeda, pour la gauche d'apprendre à se mouvoir dans le contexte de l'après-guerre froide et de la globalisation économique.


1) La Utopia desarmada, ed. Joaquin Mortiz, Mexico, 1993.


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